Thibaut de Ruyter : Lost in the translation.

Extraits de correspondances : Bleckede-Bargfeld-Berlin-Wien-Graz-ASLL.

N°18.

Bleckede, le 30 mars 2002

Je quitte Bleckede dans quelques heures. Une voiture viendra me chercher
pour emmener mes 80 kilos de bagages loin d'ici. Seulement, alors que je
finis de nettoyer tant bien que mal l'"atelier" et que je donne les
dernières touches à la time-box, une de vos dernières phrases me revient en
mémoire : " Vos lassitudes & irrésolutions prouvent en tout cas qu'il n'est
pas simple de convoquer d'autres disciplines pour briser le carcan des
"champs" littéraires ou artistiques ".

Oui, mille fois oui. Et de repenser au film de Peter Greenaway que je citais
dans un de mes premiers messages. " Le ventre de l'architecte " est
l'histoire d'un échec. Un architecte américain débarque à Rome pour y monter
une exposition monographique consacrée à Étienne Louis Boullée. La mafia
locale ruine son projet à grands coups de dessous de table et mises en scène
spectaculaires, sa femme part vivre et enfanter avec le jeune premier de
l'histoire, l'architecte tombe gravement malade et les médecins ne lui
prédisent aucun avenir, les instances lui retirent son exposition qui
devient un stand pour parc d'attractions avec rayon laser et tubes fluos
bleutés...

Mais le véritable échec que vit Stourley Kracklite (le nom de l'architecte
dans ce film) c'est de devoir se rendre compte, peu à peu, qu'une exposition
à propos de Boullée n'est pas possible. Plongé dans les photocopies, les
reproductions, les maquettes et la scénographie, l'architecte se perd et
échoue. Car Kracklite n'est pas un chercheur ou un historien, il est un
architecte. Aux États-Unis, il a construit (la description qui est faite de
son architecture semble osciller entre Louis I. Kahn (pour la géométrie) et
Aldo Rossi (pour le radicalisme)) plusieurs bâtiments. Kracklite n'est donc
pas au service de Boullée (comme le ferait un chercheur), il cherche à
l'utiliser. L'architecte contemporain cherche à comprendre l'architecte des
lumières, pour faire évoluer sa propre pensée de l'architecture. Cette
volonté de compréhension, de proximité entre les deux hommes, passe par des
envois réguliers de cartes postales à un destinataire mort depuis bien
longtemps. Jusqu'à la conclusion, le destin de cette histoire est d'échouer,
de mal finir, de ne contenter personne et de laisser le spectateur déçu.
Voilà, rapidement, "le ventre de l'architecte". (Dois-je encore rappeler
toutes les réserves que j'émets à propos de ce film ? Je pense l'avoir fait
dans mon premier message...).

Et, aujourd¹hui, alors que je termine mes bagages, je pense à cet échec et à
votre remarque. Il est bien difficile de vouloir utiliser l'œuvre d'un autre
dans une de ses propres créations (ou alors cela ce passe à un niveau
purement littéral) et c'est encore plus difficile si cette œuvre ne relève
pas du même champ artistique.

Encore une fois, une façon de m'excuser. Une voiture vient d'arriver. Je
m'arrête ici
.




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